vendredi 13 juillet 2012

Absence


Elle était le chef de sa tribu, elle se plaisait à en compter et recompter les membres, et elle crânait auprès de ses copines avec ça : " j'ai 17 petits enfants et 15 arrière-petits-enfants moi Madame !"Elle était fière de sa tribu. Elle était coquette et faisait toujours très attention à elle, et aux autres aussi. Pour elle, c'était une politesse qu'elle se faisait à elle-même et aux autres. Elle connaissait les dates de naissance de tout le monde, y compris des arrières. Elle prenait des nouvelles très régulièrement, appelait grâce à son téléphone fétiche (elle aurait pu mourir en se prenant le pieds dans le fil à force de courir pour répondre). Elle était attentive aux souhaits de chacun, Elle suivait les évolutions de sa tribu au fil des ans. Elle n'aurait manqué pour rien au monde une occasion de faire la fête et de se retrouver. Elle se baignait toujours dans la rivière à 89 ans. Elle avait une pêche d'enfer et faisait des tonnes de choses (limite activitiste parfois). Elle était toujours positive et pleine d'énergie. Cette énergie, elle la puisait dans l'amour de son mari, elle qui a été veuve les 25 dernières années de sa vie. Il était présent chaque jour de sa vie car elle croyait fermement en la communion des saints. Une femme banale mais extraordinairement pas banale dans sa banalité. Une femme que tout le monde appréciait (bon, même si on a souvent les défauts de ses qualités, et elle n'échappait pas à la règle). Tout le monde la croyait éternelle.

Au creux de l'hiver, après avoir battu son record de vitesse pour rejoindre sa messe préférée (et nous avoir appelé pour dire qu'elle s'en réjouissait, après avoir été renversée par un vélo il y deux ans, ce n'était pas gagné d'avance), elle s'est éteinte. Sans crier gare. Alors que personne ne s'y attendait.

Et aujourd'hui, je m'apprête à rejoindre les terres familiales qu'elle a tant aimées. Premier été sans alors que nous devions lui faire la suprise d'y fêter ses 90 ans.
Il ne se passe pas un jour sans que je tombe sur un souvenir, une expression, un objet qu'elle nous a offert ou transmis au fil des ans. Là un doudou, ici des petits vêtements offerts à l'occasion des naissances, une recette de cuisine manuscrite, tout ces petits témoignages de son passage parmi nous. Elle occupait une telle place que son départ laisse un vide, un trou béant. Une absence criante mais une présence permanente.

La dernière fois qu'elle m'avait appelée pour prendre des nouvelles de notre petite dernière à l'arrivée très mouvementée, trois jours avant de nous quitter, elle m'avait dit : "Tu sais, je crois que ce ne sont pas les discours qui élèvent les enfants, c'est l'exemple, la manière que l'on a de traverser avec eux et devant eux les évènements de la vie"...

Je vais compléter ce message avec ce texte du Père Sertillanges :

"La famille ne se détruit pas, elle se transforme,
Une part d'elle va dans l'invisible,
On croit que la mort est une absence,
Quand elle est une présence secrète.
On croit qu'elle crée une infinie distance,
Alors qu'elle supprime toute distance en ramenant à l'esprit ce qui se localisait dans la chair.
Plus il y a d'êtres qui ont quitté le foyer, plus les survivants ont d'attaches célestes.
Le ciel n'est plus alors uniquement peuplé d'anges, de saint inconnus et du Dieu mystérieux : il devient familier.
C'est la maison de famille, la maison en son étage supérieur.
Et, du haut en bas, le souvenir, les secours, les appels se répondent."

7 commentaires:

  1. Une présence permanente, comme tu le dis. Et l'espoir de retrouver un jour ceux qui nous manquent...

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  2. Très joli billet ! Douce grand-mère et oui je crois comme elle que c'est l'exemple qu'on donne à nos enfants qui les élève ! Je t'embrasse. Bon été.

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  3. C'est très émouvant tout ça ! Quel bon sens dans les propos de nos aïeules ... l'une de mes grands mères m'a dit un jour : "tant que l'on aime ses enfants, ils grandissent bien", sans doute avait elle perçu dans mon tout nouveau rôle de primipare, de grandes angoisses sur "comment bien faire ?, vais-je y arriver etc ..." cette simple phrase m'a réconciliée avec mes propres exigences de mère !

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  4. Un très beau témoignage qui va bien au delà de la famille. Merci de nous partager ici un peu de votre grand mère.
    Je note pour l'exemple, mais je crois que trop souvent, c'est la Bécasse qui mériterait d'aller au coin !!!

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  5. Quel magnifique témoignage. J'espère que vous dépasserez vite le cap de la tristesse pour ne garder à l'esprit que tous ces beaux et riches moments partagés ensemble.

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  6. J'ai comme l'impression de retrouver un peu de ma grand-mère que j'aimais tant dans le portrait si touchant que tu fais ici...

    Mais c'est vrai, à travers mille petites choses qui nous les rappellent, ceux qui nous ont quittés ne sont jamais bien loin de nous !

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  7. AramiS de l'autre côté de la rue L.19 mars 2013 à 23:21

    Je suis très émue par ton billet. C'est si bien dit ! Quel bel hommage...
    Merci de nous faire partager la réflexion qu'elle t'a transmise au téléphone... J'en prends bonne note !

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